La Bretagne, terre de bonnes bières

Il y a une semaine, en tournée de promotion en Bretagne auprès de la presse pour vanter les mérites de mon nouveau livre, « La bière Bretonne », paru en ce début de mois de novembre aux éditions du Coin de la rue, j’ai refait quelques détours par des bons spots à boire rennais. Côté couleur régionale, le résultat est mitigé : les caves ou les bars ont bien quelques bons flacons, mais cela reste limité par rapport à la diversité offerte par les brasseries bretonnes actuelles. Certains lieux préfèrent même carrément proposer une offre exclusivement tournée vers l’international, m’expliquant en gros que les brasseurs bretons (et français) ne sont pas au niveau.

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Il y a du vrai là dedans : il n’existe pas de brasserie bretonne aussi réputée que Mikkeller ou Trou du diable, par exemple. Le positionnement des brasseries locales, souvent plus axé sur l’identité régionale que tourné vers l’originalité des créations, n’aide pas à l’émergence de tels établissements. Et pourtant, il y a du bon chez les bretons ! A la dernière Paris Beer Week (je suis adhérent de l’association organisatrice), on a ainsi pu apercevoir au Grand final trois brasseries bretonnes, An Alarc’h/ Tri Martolod, La Dilettante et Skummen.

C’est un signe qui ne trompe pas : les bières bretonnes gagnent en réputation. Elles sont de plus en plus diverses, avec une bonne partie de l’ (immense) palette de la bière qui est désormais représentée en Bretagne. Bien sûr, on attend le premier brasseur à faire une Neipa, une india pale ale plus trouble et plus fruitée, ou une Göse, une bière salée de fermentation haute complétée par une fermentation sauvage, mais sinon, il y a pas mal de choses à boire. Alors voici une petite sélection de bières bretonnes à découvrir :

Dans la famille des bières de style anglais, popularisées en Bretagne avec Coreff, le précurseur, j’ai été agréablement surpris par la Whyld (3,1%) de la brasserie Les Fous, à Carnoët, une Mild. Brune, avec des reflets caramels, elle mêle café et flaveurs tourbées au nez et en bouche. Côté Porter, je vous invite à essayer la Kurun (5%) de la brasserie Kerampont aux arômes intenses de café et de chocolat. Il y a aussi la Ruée vers l’hop (6%) de la brasserie de la Paumell qui est vraiment sympa, riche en arômes de chocolat, de café, de pain grillé et de réglisse, avant de dévoiler une amertume mesurée.

kerzu-33clMais pour le coup, le King de la bière noire en Bretagne est incontestablement An Alarc’h. Entre la Hini Du ou la Roc’h Brown Ale, il y a de quoi faire, mais ma préférée est la Kerzu (7%), son Imperial Stout. Bien crémeux, intense, il révèle de puissants arômes de café, de chocolat noir et de céréales grillés. A boire l’hiver, en digestif, ou quand vous avez envie.

L’autre famille très présente en Bretagne, c’est les bières de style belge. Les deux précurseurs sont là aussi très bien identifiés : c’est Lancelot et Sainte-Colombe. On peut goûter par exemple La Blanche (5,5%) de Sainte-Colombe, une Witbier caractéristique, douce, fruitée, et épicée.

Même Coreff s’est mise au style belge devenu très populaire dans les années 90 et 2000 avec sa Strong ale (7,5%), une bière blonde cuivrée de fermentation haute faisant la part belle aux céréales mêlés à de légères notes épicées. Et si on compte de très (trop?) nombreuses « triple », on peut tenter les yeux fermés la Dirty Chicken (7%) de la brasserie de Trévarn, une bière spéciale de noël qui fait la part belle aux épices (de la cardamome, du gingembre et du poivre).

bat-la2bgargantePour continuer dans les styles classiques, on peut faire le détour par la brasserie de Pouldreuzic, dans le Finistère, pour goûter son ambrée bio (5,6%), une bière à la robe orangée qui exprime de belles notes de caramel et de réglisse. Il y aussi la Chonchon (6,2%) de La Belle joie dans le Morbihan, une ambrée crémeuse marquée par le pain grillé et le café, et bien sèche en finale. Je vous invite également à aller faire un tour du côté de la Bambelle, à Saint Gravé dans le Morbihan, pour goûter notamment la Gargante (4,8%), une bière dorée au nez herbeux, floral, avec des notes de pamplemousse et de blé. Une dernière pour la route : la Britt (le plus gros brasseur breton en volume de production) blonde Melen (6%), une bière au froment soyeuse et moelleuse avec l’ajout de sarrasin.

Côté bières aromatisées, il y a bien sûr la Cervoise de Lancelot (6%), qui est avant tout une bière bien plus qu’une cervoise, mais qui a le mérite de populariser l’utilisation d’autres herbes aromatiques (la recette n’est pas dévoilée mais on sait qu’il y a du houblon et du genévrier). D’autres brasseurs sont très imaginatifs : la brasserie de Trévarn a fait la Mignonne Endemik (6,5%) avec un houblon local endémique, et la brasserie Saint-Georges jongle avec les herbes dans sa Pale Ale (4,7%), un exercice maîtrisé par le brasseur.

Lire ce post: La revanche des plantes amères

Dans les bières tourbées, il y a celle de la brasserie Touken à Minihy-Tréguier, (Philomenn tourbée, 8 %), une bière corsée avec un petit air de whisky pas déplaisant. Dans le même style je recommande fortement la Scotch Ale de Saint-Georges, une réussite. J’ai enfin bien apprécié la Grande exploratrice (9%) de l’Âne Brasseur, une bière brune qui tend vers le Barley Wine, gourmande, riche en saveurs de fruits, dattes et de pruneaux.

bo33Arrivés à ce paragraphe, vous vous demandez peut-être si les bretons se sont aperçus de la vague des bières houblonnées, la grosse tendance de ces cinq dernières années quand même! Ben, la réponse est oui, même s’ils ont peut être un peu tardé à prendre ce virage. Il y a par exemple la Session IPA (4,8%) de la brasserie Uncle, une bière au nez de résine et d’herbes accessible pour découvrir en douceur ces bières amères. Il y aussi la Baril Originale (5,3%) de la brasserie brestoise du Baril, une American Pale Ale florale qui imprime sa marque de pamplemousse dans le palais, ou la Blonde qui coule (5,2%) de La Dilettante, à la longue amertume. Il y a même Tri Martolod, le spécialiste breton de la fermentation basse, qui fait la Tricerat’Hops (6%), une « Prehistorik Breizh Lager » houblonnée avec de l’Amarillo. Plus corsé, les rennais de Skumenn ont sorti une belle double IPA, la Dehli Dehli (7,5%), au nez bien intense d’herbes et de fruits (raisins, agrumes, prunes, et fruits tropicaux).

Enfin, une brasserie bretonne s’était spécialisée dans les Sour, Pied de Biche. Pas de bol, la brasserie a fermé. Le flambeau est pour l’instant repris par La Dilettante et Skumenn qui ont fait une Berliner Weisse en collab’, l’El Dorado, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de goûter par contre. Mais surtout, il y a l’Âne brasseur qui a un ambitieux projet en cours de bières vieillies en solera. Ce seront peut-être les premières gueuzes locales, pour le coup des Gouez! De très bon augure pour le futur des bières bretonnes…

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Les mille vies brassicoles de Stéphane Tanguy

Les rotatives tournent, l’encre sèche, les pages s’assemblent : l’un des grands plaisirs de l’écriture, c’est ce moment où votre texte part vers l’imprimeur – et advienne que pourra ! Dans la profession, cette magie disparaît au fur et à mesure que le web, cher internaute, supplante ce bon vieux papier pourtant si utile pour emballer les patates et le poisson (enfin, si vous cuisinez encore, ce que je vous souhaite). Quand on fait un livre, c’est la même chose. Et ce mardi 17 octobre, mon éditeur, « Les éditions du coin de la rue », est revenu avec une nouvelle qui m’a fait chaud au cœur : mon prochain livre, « Les bières bretonnes », est dans de bonnes mains dans une imprimerie de la péninsule armoricaine.

 

Il m’a fallu une grosse douzaine de mois pour accoucher de ce beau bébé de papier. J’avais en tête ce projet depuis bien longtemps, après mes deux précédents opus, « Sur la route de la bière du Nord-Pas-de-Calais », en 2010, et « Les bières d’Alsace », en 2013, menés tambour battant avec la photographe Éléonore Delpierre. Mais voilà, le temps passe, on est occupé à faire autre chose, et on s’aperçoit que des vieux projets traînent là sur la commode. Cette fois-ci, je n’ai pas pu repartir sur les routes avec Éléonore : elle aime bien les bretons, mais cela faisait un peu loin pour elle du Ch’Nord. C’est mon éditeur, Benjamin Keltz, qui s’est acquitté avec plaisir de cette tâche, lui qui adore mitrailler la Bretagne sous toutes ses coutures.

a1f801_aefddd299a7a4722bdb20ceb9218281e~mv2_d_1949_2835_s_2En un an de pérégrinations sur la route des bières bretonnes, j’ai interviewé une trentaine de brasseurs, malteurs, houblonniers, passionnés, et découvert plus d’une centaine de pressions : un échantillon, j’espère représentatif, des 90 et quelques brasseurs actuellement en service dans la péninsule… Faute de temps, évidemment, il m’a été impossible de rencontrer tout ceux qui travaillent dans ce secteur en ébullition (la première microbrasserie du renouveau, Coreff, s’est installée à Morlaix en 1985, et ils sont alors bien seuls).

Faute de place, il n’a pas également été possible de coucher sur le papier toutes ces belles rencontres, comme celle avec Stéphane Tanguy. Au détour d’une archive du magazine ArMen, qui datait de 2007, j’ai découvert le sacré pedigree de ce brasseur breton, créateur renommé, entre autres de la Dremmwel, et reconverti depuis dans les services brassicoles. En fouinant sur quelques forums, j’ai trouvé des mentions de sa grande époque à la brasserie du Trégor, quand, dit-on, il faisait l’aller et retour en express vers la Belgique pour se fournir en levure fraîche.

« Je travaillais avec la levure de la brasserie de l’Achouffe, m’expliquera-t-il. Je m’étais fait une levurothèque avec des fonds de bouteilles belges. Des fois je devais partir en Belgique pour en reprendre car je la perdais. »

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Stéphane Tanguy et l’infiniment petit. Crédit photo: Stéphane Tanguy.

Mais au final, le journalisme, c’est toujours un mélange de chance et d’obstination. Après près d’un an de mails, de coups de fil dans le vide, de messages laissés à des répondeurs fantômes, j’ai réussi à mettre la main (par téléphone) sur l’animal. De son lieu de vacances, Stéphane Tanguy m’a raconté ses aventures dans la bière – et c’était vraiment étonnant.

Ce passionné de cyclisme, qui ne buvait pas une goutte d’alcool, est devenu l’une des personnalités de la brasserie bretonne. Comme pas mal de gens, il tombe dans la marmite de la bière en brassant chez lui, au cours de ses études. Quand, en 1997, il doit choisir un stage de fin d’études pour boucler son DEA en biochimie, son objectif est clair. Ce sera la Belgique ou l’Angleterre, pour visiter des brasseries.

Outre-Manche, sa route croise celle de la Dark Horse Brewery, à Hertford. La société recherche un brasseur. Stéphane Tanguy saute sur l’occasion, pendant quelques mois, histoire de compléter son savoir. Puis, de retour en France, il frappe à la porte des brasseries bretonnes – il va prendre par exemple un peu de malt et de houblon chez Sainte-Colombe, au sud de Rennes -, et finit par lancer son affaire dans le Trégor.

« Le milieu de la brasserie était un peu paranoïaque, se souvient-il. Les brasseurs se connaissaient sans se connaître. Et il y avait des craintes qu’il y ait trop d’établissements: aujourd’hui, cela paraît complètement surréaliste… »

Sa brasserie est reconnue, mais à cause de soucis de gestion, Stéphane Tanguy se retrouve en très mauvaise posture. Il affronte un sérieux problème de matériel, puis des ennuis lors d’un déménagement. Pour ses banquiers, il n’y a qu’une seule solution : il faut qu’il trouve un partenaire. Le cidrier CCLF, qui lorgne alors depuis quelques années sur le business grandissant de la bière, frappe à sa porte. Le deal est bien avancé, bien que le cidrier soit plus préoccupé par le rachat de Loïc Raison, quand les bouillonnants patrons de Britt font une offre…

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In the early days. Crédit photo: Stéphane Tanguy.

La brasserie de Trégunc reprend partiellement la gamme de Dremmwel de Stéphane Tanguy, qui lui espère être nommé responsable technique des deux sites de production. Il créé la Sant-Erwann, désormais le blockbuster de l’entreprise. L’un des anciens patrons de Britt m’a lui affirmé que Stéphane Tanguy avait « seulement » participé à la création de cette bière avec une petite équipe. Quoiqu’il en soit, aujourd’hui c’est une bière de fermentation haute d’inspiration belge très ronde et sucrée. Elle est bien épaisse en bouche, chaude, et elle laisse la part belle aux céréales avec une note d’épices. Pour la petite histoire, cette bière devait inaugurer une série de pressions consacrés aux saints de Bretagne. Elle est censée être brassée avec sept céréales différentes, comme son taux d’alcool, mais les brasseurs ont un peu triché : le sarrasin est une graminée, pas une céréale.

L’entente ne durera pas. Au bout de deux ans, Stéphane Tanguy quitte le navire et passe à autre chose, sa société de consultant en brasserie, montée au début de ses déboires financiers au Trégor. Sans regrets. « Sans repreneurs en 2002, mes parents n’auraient plus leur maison », souligne-t-il. Et revoilà le « beer-trotter » breton, comme l’a surnommé ArMen, devant la page blanche de l’inconnu.

Quand on retrace son parcours, on ne s’inquiète pas pour le bonhomme : DUT de Chimie, travail dans l’industrie pharmaceutique, reprise d’études… Stéphane Tanguy aime visiblement le changement. Il se reconvertit donc dans la revente de brasseries anglaises d’occasion, puis monte un négoce de matières premières, puis ouvre un restaurant. Cela fait quand même peut-être un peu trop, même pour quelqu’un d’hyperactif comme lui. Sa société est mise en liquidation judiciaire en 2011.

Depuis, Stéphane Tanguy a traîné ses baskets du côté de la brasserie des Remparts, Côtes-d’Armor, alors propriété de Lancelot, l’un des gros brasseurs bretons, puis chez un distributeur de matériel agroalimentaire, avant de relancer son activité de consultant. Avec un regard désormais un peu plus lointain sur la brasserie bretonne. « Je connaissais bien le milieu au démarrage, en 2000, mais depuis… Il y a beaucoup de petites brasseries que je ne connais pas. » Il fait désormais le lien entre une usine en Bulgarie, fournisseur de cuves, et des brasseries déjà bien implantées qui peuvent se payer ce type d’équipements.

Forcément, avec son expérience, Stéphane Tanguy a un regard un peu paternaliste sur la brasserie, lui qui en a vu des bouteilles. Ce que je retiens, c’est ses souvenirs des difficultés du brassage, il y a vingt ans, quand par exemple très peu de levures étaient disponibles, ce qui aboutissait à de nombreuses bières similaires d’un brasseur à un autre. Des soucis de qualité d’un côté alors que de l’autre les consommateurs bretons peu avertis confondaient parfois l’amer et l’acide ! « Il y a quinze ans, quand on parlait technique avec les brasseurs, c’était parfois un peu le désert, observe-t-il. Le milieu s’est professionnalisé, même si on ne peut pas demander à tout le monde de faire des bières de compétition. Mais les bières bretonnes restent remarquables dans leurs qualités et leur diversité. » Merci, Stéphane Tanguy.

A l’école de la bière dans le temple du vin

Le vin et la bière ont tendance à s’ignorer. Ces deux boissons ont des points communs, comme la fermentation, mais aussi de grosses différences. Là où le terroir est (pour le moment?) réduit à la portion congrue dans la brasserie, il est au contraire mis en avant dans les productions haut de gamme viticoles. Si le terroir joue un rôle essentiel dans le vin – le sol, le cépage, les levures de l’environnement – , il est beaucoup plus discret dans la bière. Il existe pourtant un lieu où brasserie et vin se rejoignent : sur les bancs de l’école.

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En juin dernier, j’ai rencontré Raphaëlle Tourdot-Maréchal pour l’écriture d’un article sur le vieillissement en fût avec mon camarade Guirec Aubert pour « M », le magazine du journal Le Monde. C’est la responsable pédagogique du master (attention, sigle un peu trop long) : « Procédés Fermentaires pour l’Agro-Alimentaire : vin bière » de l’Institut universitaire de la vigne et du vin à Dijon de l’université de Bourgogne-Franche Comté.

J’ai gardé bien trop longtemps sous le coude cet entretien. La rentrée scolaire date à peine d’un gros mois, donc voici le bon moment pour en parler, une fois toutes les urgences de septembre écoulées… Pourquoi ? Parce que c’est la seule formation universitaire bac + 5 dédiée à la bière en France. Et qu’elle croule aujourd’hui sous les demandes.

« La formation existe depuis dix ans, compte Raphaëlle Tourdot-Maréchal, mais l’explosion de la demande d’étudiants voulant se former pour travailler dans la brasserie date depuis quatre ans. »

A tel point qu’aujourd’hui près de 80 % des élèves du Master souhaitent se spécialiser dans la bière ! De quoi y perdre son limonadier… L’engouement a surpris de court les responsables de la formation. Le fromage, autre centre d’intérêt historique de ce master, a fait les frais de cet assaut des apprentis-brasseurs, faute d’élèves intéressés.

Que disent les lettres de motivation des étudiants ? Ils veulent monter leur microbrasserie et proposer de nouvelles saveurs face aux grands groupes qui dominent la bière, mais à destination des bars tendance et des caves spécialisées. La nouvelle génération de brasseurs a donc soif de connaissances scientifiques pour maîtriser l’alchimie du brassage. Chaque année à Dijon une vingtaine d’étudiants sont formés. Le programme est costaud : méthodes de vinification en Bourgogne et techniques de brassage étudiées en Belgique auprès de la Haute école provinciale de Hainaut-Condorcet, conclu par un stage de plusieurs mois où les élèves vont choisir leur spécialité, vin ou bière.

L’un des étudiants a par exemple travaillé chez les Rennais de Skummen sur la mise en barrique, préparant l’avènement de la Coup de Grâce. Un autre, Clément Thimonier, est désormais responsable du programme de fût du Pays Flamand (lire ce vieux post). Cela fait pas mal de barriques… Normal quand on a clôturé ces études en Bourgogne ? Même si ce ne sont pas les vignerons de Beaune qui ont incité les brasseurs à s’approprier cette méthode habituelle dans le ceps, ce type de formation augure bon des futurs échanges de techniques entre les deux boissons fermentées. Il y a sans doute encore pas mal de choses à inventer…

La bière, la Bretagne et les archéologues

Ces derniers temps, j’ai un peu délaissé ce blog, la faute à un projet qui me tient très à cœur : je suis en train de finaliser la sortie de mon prochain livre sur les bières bretonnes. Nous en sommes, avec mon éditeur, à la mise en page et le résultat est très prometteur (oui, c’est du teasing). Cela fait environ un an que je planche sur cet ouvrage, entre visites de brasseries, découvertes de bières bretonnes, et rencontres avec des passionnés du vin d’orge armoricain…

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Dans ce livre, toi qui est peut être mon futur lecteur, sache que je reviens tout d’abord sur l’histoire de la bière bretonne. A première vue, l’histoire brassicole française semble plus concerner l’Alsace et le Nord. Ces deux régions ont joué un rôle majeur en France, à tel point par exemple que la guerre entre la Prusse et la France, en 1870, entraîne l’exode de nombre de brasseurs, que l’on retrouvera par exemple à Rennes, avec la brasserie Graff. Mais il existait déjà des brasseries en Bretagne, créées à partir du 17e siècle par des voyageurs, par exemple des Irlandais ou des Flamands.

Et avant ? La Bretagne possédait un large vignoble, mais peu réputé à part la Loire-Atlantique. Il y a également des pommes et du cidre, surtout en Haute-Bretagne. Mais cette boisson n’arrive qu’à partir du 13e siècle, apportée par les Normands. On se dit alors que les Bretons, comme dans le royaume de France et avant, en Gaule en Armorique, devaient bien boire des boissons fermentées, que ce soit du vin, de la cervoise, ou de l’hydromel…

Le seul problème, c’est que plus on remonte les années, plus les preuves formelles manquent. Enfin pour le moment. En cherchant tous azimuts la moindre trace d’une bière bretonne à l’âge de fer (autant cheminer le plus loin possible sur les voies du passé), j’ai appris avec surprise que la bière néolithique était devenue un sujet de recherche prisé chez des universitaires. Certains réalisent des expérimentations de bière ancienne, d’autres tentent d’identifier des traces de bière dans des vases en céramique. Encore une preuve du retour en grâce de cette boisson devenue tendance en l’espace de quelques années.

Toutefois, comme d’habitude, et c’est tant mieux, les archéologues sont très prudents. Les marqueurs chimiques sont parfois insuffisants pour authentifier la présence de bière avec certitude. Et cet artisanat n’a pas laissé sans doutes autant de traces que la viticulture, véritable industrie antique. Du coup, on reste pour le moment dans les conjectures. Par exemple, dans cette vidéo (voir à la 20e minute) sur des travaux scientifiques en cours en Vendée, l’archéologue Lola Trin-Lacombe marche sur des œufs : les résidus identifiés pourraient correspondre à de la bière. Mais si elle émet cette hypothèse, c’est en lien avec des sources textuelles. Sur un vase retrouvé à Vannes, il était ainsi marqué : « Tu bois de la bière gratuitement », sur un autre, « Tu auras de la cervoise ». Beau et vaste programme.

Les recherches bretonnes n’ont pour le moment pas encore débouché. Tant pis pour mon bouquin. J’attends quand même avec impatience leurs résultats. Elles sont très prometteuses car elle pourront peut-être nous dire quels étaient les poisons habituels de ces lointains habitants d’Armorique. Mais ne rêvons pas : on ne devrait ni connaître l’EBC des pressions antiques ni leur IBU…

 

Quand les brasseurs murmurent à l’oreille d’Excel

Pendant longtemps, se lancer dans la bière, cela voulait dire détricoter son bas de laine, investir quelques économies et qui vivra verra. Ces trente dernières années, cela a assez bien marché pour les microbrasseurs français. Même sans grosse mise de départ, on pouvait réussir à lancer sa microbrasserie. Les plus chanceux et les plus talentueux ont fait émerger des success stories venues nourrir les pages des magazines faisant l’apologie de l’entreprenariat, tandis que d’autres restaient au bord du chemin, le fourquet à la main. Chez ceux qui survivent et se développent grâce à ce marché porteur, j’entends souvent la même antienne : « J’aurais dû investir deux fois plus à mes débuts ». Evidemment, c’est facile de dire ça après.

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Brewdog, le maître incontesté du tableur craft

Le mois dernier, j’ai préparé un article pour le magazine Rayon-Boissons sur l’essor des bières parisiennes. C’est une vraie explosion à Paname : les deux tiers de la cinquantaine des brasseries franciliennes n’existaient pas il y a trois ans, et il y a dix ans elles se comptaient sur les doigts d’une main. Bientôt, il y en aura une de plus. Fabien Nahum, de la cave à bière rue des Moines, dans le 17e, et le producteur gipsy de la Batignolle Pale Ale, va ouvrir prochainement sa brasserie, la Société Parisienne de bière, en Seine-Saint-Denis. Et ce qui m’a marqué, c’est que cet ancien avocat d’affaires a bien su faire les choses. En tout, il a levé pas moins de 310 000 euros :10 000 euros avec du crowfunding classique, et 300 000 euros auprès d’investisseurs.

J’avoue que ça m’a vraiment titillé de placer quelques sous dessus, car je n’ai pas trop de doutes sur la rentabilité du projet. Le temps a passé et j’ai loupé le coche – c’était jusqu’au 30 juin. Je ne suis en tous cas vraiment pas étonné de voir que l’appel aux investisseurs ait bien marché. La Batignolle Pale Ale, une American pale ale mince et amère, au nez aromatique puissant de fruits exotiques et d’agrumes, a déjà son public et est largement distribuée autour de Paris. Actuellement, cette bière est produite en itinérance (la dernière que j’ai bu, c’était à Rabourdin, en Île-de-France).

« Il nous est difficile de maîtriser parfaitement la qualité de la bière que nous brassons dans la mesure où la surveillance de la fermentation et l’embouteillage sont sous traitées à la brasserie partenaire, explique la SPB sur son appel à investisseurs. La taille de l’outil de production est déterminante dans la réussite du projet. Nous prévoyons d’investir dans un outil nous permettant d’atteindre sereinement notre objectif de production à cinq ans sans réinvestissement majeur. »

Fabien Nahum espère faire ses premiers brassins en janvier 2018. Il a visiblement toutes les cartes en main pour y arriver. Pour le coup, son installation montre les changements sociologiques à l’œuvre dans la brasserie. On n’est plus, pour le pire et le meilleur, dans la petite installation lancée avec trois bouts de ficelle, quelques tanks à lait et beaucoup de débrouille. Mais il n’est évidemment pas le premier à lancer sa microbrasserie avec un sérieux business plan.

Finalement, il est un bon exemple de ce qu’on appelle la-ruée-des-bacs-+5-vers-les-métiers-de-l’artisanat », ces cadres qui en ont marre de préparer à longueur de journée des présentations Powerpoint ou des feuilles de tableur Excel inutiles, et qui réutilisent leur savoir d’avant dans leur passion. Est-ce que c’est vraiment nouveau ? Oui et non. Quand Daniel Thiriez fonde sa brasserie dans le Nord en 1986, il vient de la grande distribution. Christian Blanchard et Jean François Malgorn quittent eux le Crédit mutuel pour lancer Coreff en 1985. Mais sauf erreur de ma part, leurs investissements n’ont rien à voir avec la somme levée par la Société parisienne de bière – 2 millions de francs environ pour parler comme les vieux.

Je suis en train de finir l’écriture des derniers chapitres d’un livre sur les brasseurs de Bretagne, et le contraste entre certaines des épopées breizhou et ce genre de projet est saisissant! La bière change vraiment en ce moment, et c’est super intéressant. Il devrait y avoir d’autres beaux projets comme celui-là à l’avenir, mais aussi des brasseurs courageux qui se lanceront sans forcément avoir de gros moyens, des brasseurs punks qui ne courent pas après l’argent, et des fainéants sympathiques qui se contentent de brassins de 50 litres… Et tant mieux !