Quand les brasseurs murmurent à l’oreille d’Excel

Pendant longtemps, se lancer dans la bière, cela voulait dire détricoter son bas de laine, investir quelques économies et qui vivra verra. Ces trente dernières années, cela a assez bien marché pour les microbrasseurs français. Même sans grosse mise de départ, on pouvait réussir à lancer sa microbrasserie. Les plus chanceux et les plus talentueux ont fait émerger des success stories venues nourrir les pages des magazines faisant l’apologie de l’entreprenariat, tandis que d’autres restaient au bord du chemin, le fourquet à la main. Chez ceux qui survivent et se développent grâce à ce marché porteur, j’entends souvent la même antienne : « J’aurais dû investir deux fois plus à mes débuts ». Evidemment, c’est facile de dire ça après.

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Brewdog, le maître incontesté du tableur craft

Le mois dernier, j’ai préparé un article pour le magazine Rayon-Boissons sur l’essor des bières parisiennes. C’est une vraie explosion à Paname : les deux tiers de la cinquantaine des brasseries franciliennes n’existaient pas il y a trois ans, et il y a dix ans elles se comptaient sur les doigts d’une main. Bientôt, il y en aura une de plus. Fabien Nahum, de la cave à bière rue des Moines, dans le 17e, et le producteur gipsy de la Batignolle Pale Ale, va ouvrir prochainement sa brasserie, la Société Parisienne de bière, en Seine-Saint-Denis. Et ce qui m’a marqué, c’est que cet ancien avocat d’affaires a bien su faire les choses. En tout, il a levé pas moins de 310 000 euros :10 000 euros avec du crowfunding classique, et 300 000 euros auprès d’investisseurs.

J’avoue que ça m’a vraiment titillé de placer quelques sous dessus, car je n’ai pas trop de doutes sur la rentabilité du projet. Le temps a passé et j’ai loupé le coche – c’était jusqu’au 30 juin. Je ne suis en tous cas vraiment pas étonné de voir que l’appel aux investisseurs ait bien marché. La Batignolle Pale Ale, une American pale ale mince et amère, au nez aromatique puissant de fruits exotiques et d’agrumes, a déjà son public et est largement distribuée autour de Paris. Actuellement, cette bière est produite en itinérance (la dernière que j’ai bu, c’était à Rabourdin, en Île-de-France).

« Il nous est difficile de maîtriser parfaitement la qualité de la bière que nous brassons dans la mesure où la surveillance de la fermentation et l’embouteillage sont sous traitées à la brasserie partenaire, explique la SPB sur son appel à investisseurs. La taille de l’outil de production est déterminante dans la réussite du projet. Nous prévoyons d’investir dans un outil nous permettant d’atteindre sereinement notre objectif de production à cinq ans sans réinvestissement majeur. »

Fabien Nahum espère faire ses premiers brassins en janvier 2018. Il a visiblement toutes les cartes en main pour y arriver. Pour le coup, son installation montre les changements sociologiques à l’œuvre dans la brasserie. On n’est plus, pour le pire et le meilleur, dans la petite installation lancée avec trois bouts de ficelle, quelques tanks à lait et beaucoup de débrouille. Mais il n’est évidemment pas le premier à lancer sa microbrasserie avec un sérieux business plan.

Finalement, il est un bon exemple de ce qu’on appelle la-ruée-des-bacs-+5-vers-les-métiers-de-l’artisanat », ces cadres qui en ont marre de préparer à longueur de journée des présentations Powerpoint ou des feuilles de tableur Excel inutiles, et qui réutilisent leur savoir d’avant dans leur passion. Est-ce que c’est vraiment nouveau ? Oui et non. Quand Daniel Thiriez fonde sa brasserie dans le Nord en 1986, il vient de la grande distribution. Christian Blanchard et Jean François Malgorn quittent eux le Crédit mutuel pour lancer Coreff en 1985. Mais sauf erreur de ma part, leurs investissements n’ont rien à voir avec la somme levée par la Société parisienne de bière – 2 millions de francs environ pour parler comme les vieux.

Je suis en train de finir l’écriture des derniers chapitres d’un livre sur les brasseurs de Bretagne, et le contraste entre certaines des épopées breizhou et ce genre de projet est saisissant! La bière change vraiment en ce moment, et c’est super intéressant. Il devrait y avoir d’autres beaux projets comme celui-là à l’avenir, mais aussi des brasseurs courageux qui se lanceront sans forcément avoir de gros moyens, des brasseurs punks qui ne courent pas après l’argent, et des fainéants sympathiques qui se contentent de brassins de 50 litres… Et tant mieux !

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Pourquoi la bière de la mairie de Paris a (pour l’instant) un goût amer

MAJ 08/07/2017: Les brasseurs indépendants d’Île-de-France (15 brasseries locales adhérentes) demandent via un communiqué à être associés au projet municipal de création d’une « bière de Paris ». Leur réaction en fin de ce post.

Paris va produire une bière 100% locale. Comme pas mal de monde, j’ai été très alléché cette semaine par cette annonce municipale. Depuis l’année dernière, on cultive de l’orge au grand rond point central du bois de Vincennes, là où je souffre parfois lors de mes entraînements de course à pied. C’est aujourd’hui un spot qui sert surtout à promener les chiens (j’espère que l’orge sera bien lavé avant le brassage). Demain, enfin cet automne, après la récolte, c’est une bière (100 hectolitres) qui sera brassée avec cet orge, dans une brasserie éphémère installée dans les chais du parc de Bercy, avant de finir dans nos gosiers à l’automne.

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L’élue en charge du dossier, Pénélope Komitès (Photo Mairie de Paris)

Mais cette annonce a aussitôt fait grincer des dents, à cause du partenariat avec Brasseurs de France, l’organisation qui rassemble les gros brasseurs français. Pour faire sa bière de Paris et vendre son image Agricool, la mairie aurait pactisé avec le diable. Je dois dire qu’au départ j’ai trouvé que ces réactions plutôt mesquines. Après tout, chaque initiative est bienvenue. Mais ces commentaires acerbes ont pourtant bien un fond de vérité.

Alors, la mairie de Paris veut-elle nous faire avaler des salades en brassant du vent?

téléchargementLa critique faite à cette annonce de la mairie, c’est qu’elle ne prend pas en compte les acteurs locaux, les houblonniers parisiens et les brasseries locales. La « bière de Paris » va être brassée avec du houblon alsacien de Hochfelden (Cophoudal), planté dans le bois. Surtout, alors qu’il existe de belles brasseries artisanales intra-muros, cette bière sera fabriquée dans une brasserie éphémère dans le parc de Bercy pilotée par Brasseurs de France.

Cela fait quand même tâche pour Paris, qui veut promouvoir une « alimentation locale », de se rallier à la grande industrie synonyme d’usines lointaines et anonymes, aux antipodes du petit artisan du coin. A force de vouloir vendre une image positive et verte, la mairie finit par s’associer à n’importe qui, quitte à ce que le message vendu (une agriculture locale pour des produits sains) soit contraire aux pratiques. Les gros brasseurs sont en effet suspectés de ne pas brasser à 100% avec des céréales, en rajoutant des extraits, des sucres liquides, pour optimiser leur process industriel. Par contre pour Brasseurs de France c’est une belle opération de valorisation de son image, accolée à celle de la culture céréalière, à peu de frais.

Pour l’instant, je n’ai pas eu d’écho de brasseurs locaux impliqués. Pourtant, ce devrait bien être le cas. Selon la convention de partenariat entre la mairie et Brasseurs de France, « les brasseurs assureront la fabrication de la bière ainsi que sa mise en bouteilles, en coopération avec des brasseries parisiennes et franciliennes ». Vœu pieu, info bidon ? Je suis curieux de voir si des brasseurs parisiens se joindront ou non au projet.

Update: Les journalistes du magazine Soixante-quinze se sont également interrogés sur ce drôle de partenariat. Et ils donnent la parole à Edward Jalat-Dehen, de la Brasserie de l’Être:

« Nous sommes en colère. Nous avons été mis au courant la veille de la moisson. Nous travaillons depuis longtemps afin de produire des bières 100 % parisiennes. Et quand la ville lance une initiative à ce sujet, nous en sommes écartés. Nous aurions pu mettre en place un partenariat, partager le brassage de la récolte, faire une fête, inviter les parisiens. Là il n’y a personne. C’est triste. »

Que dire de plus? Les carottes sont cuites, archi-cuites.

fauxLa bière du Parc de Bercy n’est qu’un projet parmi d’autres pour la municipalité. Et d’autres bières parisiennes devraient elles aussi suivre, et elles devraient être plus intéressantes. La start-up Topager prévoit de créer une ferme maraîchère et une houblonnière sur les terrasses de l’Opéra de Paris, en collaboration avec l’association « Houblon de France ». Le projet prévoit aussi l’installation d’une micro-brasserie sur place, « potentiellement gérée par les brasseurs de L’Amour Fou » originaires de l’Ouest parisien. Houblon de France devraient apporter une belle collection de variétés de plants, environ 200 ! De quoi brasser pas mal de bières différentes de Paris. On espère que la mairie sera aussi prompte, alors, à dégainer son communiqué.

Update 2: Les brasseurs indépendants d’Île-de-France invitent Anne Hidalgo à revoir sa copie

On sentait que les brasseurs régionaux l’avaient mauvaise après l’annonce municipale. Le 8 juillet, ils ont décidé de réagir par un communiqué constructif pour demander à être associés au projet de création d’une « bière de Paris » .

« L’étonnement est grand de la part des adhérents de l’Association des Brasseurs Indépendants d’Île de France de ne pas avoir été associés à cette idée dès les prémices de ce projet », écrit cette association, qui compte notamment pour adhérents la Brasserie de l’Être, Bapbap, ou encore La Montreuilloise.

En tout, l’Abiif, créée à la rentrée 2016, compte quinze brasseries franciliennes dans ses rangs. Des brasseurs qui travaillent déjà à « ancrer la bière artisanale » dans la capitale, d’ailleurs avec « l’appui de certains acteurs locaux de l’agriculture urbaine et la Mairie de Paris ». Un nombre et des actions qui leur donnent donc une légitimité certaine pour demander à « être un acteur pour les futurs projets visant à poursuivre le renouveau de la bière artisanale dans notre région », comme peut l’être une bière brassée dans le parc de Bercy à partir d’orge et de houblons récoltés dans le bois de Vincennes…

« Les brasseries adhérentes de l’Association des Brasseurs Indépendants d’Île de France souhaitent donc participer à ce projet [de bière de Paris] pour apporter leur ancrage local forgé depuis plusieurs années, leur expertise dans la création de bières de qualité et le lien fort qu’elles ont noué avec les parisiens qui consomment chaque jour plus de bières parisiennes », annonce l’Abiif.

La balle est désormais dans le camp d’Anne Hidalgo. On espère évidemment qu’elle entendra cet appel!

 

Quand la bière s’invite chez les ambassadeurs

L’intérêt d’être journaliste avec une carte de presse à jour, c’est de rentrer gratuitement dans les musées, pouvoir s’éclipser facilement d’une manifestation tendue, et bien sûr être invité dans différents cocktails aux quatre coins de Paris. Le magazine Tecknikart avait même poussé le vice, il y a quelques années, en faisant de cette rente mondaine un sujet. Un journaliste talentueux de cette sorte d’oncle pas encore fini de Vice.com avait vécu pendant une semaine aux crochets des attachés de presse et autres organisateurs en quête d’une éphémère et illusoire célébrité. Donc, quand on m’a invité pour « Planète du goût », un événement organisé par l’Amicale des conseillers agricoles des ambassades étrangères en poste à Paris, j’ai bien évidemment dit oui et vous comprenez pourquoi.

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L’ambassade de Finlande, capture d’écran Yojumy.

« Planète du goût est devenu au fil du temps un rendez-vous annuel incontournable, une occasion de mettre à l’honneur le patrimoine, le savoir-faire et la modernité des productions agricoles et agroalimentaires des nations du monde représentées à Paris », expliquent les organisateurs. L’annonce était suffisamment alléchante pour que je paye de ma personne et aille voir sur place le résultat.

Le jour J, le 20 juin, j’arrive donc en tee-shirt et pantacourt à l’ambassade de Finlande, entre deux costards chics et une robe de soirée, pour picorer ici et là les délices gastronomiques promis par le carton d’invitation. Être un pique-assiette n’empêche pas d’avoir une conscience professionnelle : j’étais très curieux de voir comment la bière serait représentée sur les stands bien garnis des 18 nations participantes au cocktail (Allemagne, Australie, Autriche, Canada, Chypre, Estonie, États-Unis, Finlande, Hongrie, Irlande, Lituanie, Malte, Nouvelle-Zélande, Pays-Bas, République tchèque, Royaume-Uni, Slovénie et Suisse). J’y vois une sorte de baromètre intéressant à l’heure où l’on claironne que la bière, tendance, gagne ses lettres de noblesse.

La réponse à cette question n’est pas évidente (surtout si l’on espère se faire réinviter l’année prochaine, ce qui est mon cas). Pour les beer geek, la conclusion pourrait être tranchée: oui, la bière est bien le parent pauvre de cet événement. Alors que de nombreux pays auraient pu mettre en valeur leur patrimoine et savoir-faire brassicoles, comme l’Angleterre, l’Allemagne, ou encore la Nouvelle-Zélande, la moisson est en effet plutôt faible. L’ambassade des États-Unis préfère ainsi proposer du burger et du chardonnay de Robert Mondavie, le pape de la Napa Valley, plutôt que des American Pale Ale. Make US Beer great again, ce sera donc pour une autre fois. Les Anglais ont fait eux le choix étrange de proposer du cidre aromatisé au Pimm’s. Je n’ai pas osé goûter (note ratebeer : 2,46/5). Et sur le stand de la Nouvelle-Zélande, on propose un excellent Sauvignon blanc minéral au nez très fleuri agrémenté de fruits exotiques fait par des français expatriés chez les Kiwis (Le Clos Henri, que je recommande) plutôt qu’une craft beer.

Pourtant, à y regarder de plus près, tout n’est pas perdu. Pour l’année prochaine, les Néo-Zélandais réfléchissent à venir avec des bières… françaises, mais brassées avec des houblons néo-zélandais. Et la preuve que les choses changent, c’est ces deux stands qui ont mis le paquet sur la bière. Les Irlandais de la Carlow Brewing Company ont fait le déplacement (en bouteille, pas en propre) avec la Leann Follain, un stout, et l’Irish Pale Ale. C’est l’une des plus grandes brasseries indépendantes craft irlandaise, m’ont assuré les représentants de l’ambassade (selon wikipedia, le directeur de la brasserie, également connue sous le nom d’O’Hara’s, a lancé en 2013 une asso, l’Independent Craft Brewers & Distillers of Ireland). La Stout présente une belle mousse crémeuse et marron, avec un nez classique et agréable de chocolat et de café. Quant à la Pale Ale, elle a un nez herbeux, qui tend vers le foin, avant de révéler en bouche des agrumes et une sécheresse prononcée. Bref, une découverte sympa. Par contre l’autre brasserie artisanale présente au cocktail, la bière estonienne de l’île de Saaremaa, Pöïde Beer, m’a beaucoup moins convaincu et avait un air de purgatoire. La Rye était très trouble, avec un nez qui partait dans tous les sens et des arômes parfois désagréables en bouche. Quant à la Kena, elle présentait un nez très fruité, puis des notes de céréales en bouche, avec un tout très sucré qui m’a laissé sur ma faim.

Voilà pour le craft. La suite se passe chez l’industrie. Le stand de Malte proposait ainsi une pils traditionnelle et classique (qui a dit chiante?) de la brasserie Simonds Farson Cisk  mettant quand même un peu en avant le malt. Ce qui n’était vraiment pas le cas juste à côté, au stand de la République Tchèque. Là aussi la pils était aussi la reine, mais avec une tireuse à bière de Budvar, qui appartient au célèbre Budweiser. Pas de nez, aqueuse, avec juste une légère amertume à se mettre sous la dent, le résultat est conforme aux attentes, décevant, tout comme la rupture de stock d’hydromel sur le stand de la Lituanie. Chez les ambassadeurs, vous l’avez compris, il y a en avait pour tous les goûts. Comme je ne suis pas sectaire, je suis sorti des chemins battus de la bière pour découvrir l’excellent akvavit de Finlande (Helsinki Distilling Company, fondée en 2013) au nez sauvage de plantes, d’anis et de réglisse, ou cette étrange crêpe fripée allemande fripée au caviar de betterave, raifort et graines de tournesol, visuellement perturbante mais nourrissante. Mon verdict du match des ambassades côté bière? Mention peut mieux faire pour la bonne bière, largement battue lors de cette rencontre d’un soir (1-3). Je suis quand même rassuré d’avoir vu les Irlandais sauver l’honneur. Mesdames messieurs les ambassadeurs, vous êtes attendus au tournant pour le match retour de l’année prochaine !

 

 

Comment j’ai échoué dans ma quête de la bière d’antan

La bière d’hier est un Graal que peu de gens approchent. J’ai tenté, sans succès, d’entrer dans la confrérie des chevaliers de la Bière d’antan, et il a fallu de peu pour que j’y laisse ma santé. En février dernier, une vidéo a fait le tour du web. Des étudiants de Stanford (USA) ont tenté de brasser une bière « à l’ancienne », comme nos lointains ancêtres le faisaient il y a 5000 ans.

Li Liu, la professeur d’archéologie de Stanford à l’origine de cette sympathique expérience.

A l’époque, point de IPA, de stout ou de lager. La bière est un brouet de céréales concassés mélangés à des plantes amères. Pour trouver le breuvage alcoolisé le plus ancien, direction la Chine. C’est là bas qu’on a brassé la boisson de Jahu (environ 7000-5700 avant J.-C.), l’ancêtre vénérable des boissons alcoolisées, fabriquée à partir de cire d’abeille, de miel, de fruits, comme le raisin, et de céréales, dont du riz.

Sept mille ans plus tard, l’université de Stanford reprend les bonnes vieilles recettes dans un cours pratique d’archéologie. Je vous recommande d’aller voir la vidéo ici qui vaut vraiment le coup. Les étudiants ont d’abord faire un maltage « maison », en couvrant d’eau quelques grains, dans cette expérience du blé, de l’orge et du millet. Quelques jours plus tard, quand les radicelles, les prémices des racines des plantes, sont apparues, ils ont écrasé sans pitié les grains. Puis à nouveau ils ont mélangé le tout avec de l’eau chauffée à 65°C pendant une heure (c’est le brassage à l’ancienne).

Enfin, ils ont laissé la fermentation faire son œuvre pendant une à deux semaines en scellant leur récipient. Le résultat ? Un breuvage pâteux, plus proche du porridge que de la bière, acidulé et aigre, qui se boit avec une paille. Normal: il n’y a pas eu de filtration, et d’ailleurs on buvait aussi la bière à la paille en Mésopotamie lors des premiers temps glorieux. L’une des bières des étudiants de Stanford, fabriquée avec du blé rouge, avait par exemple une agréable odeur fruitée et un goût d’agrumes.

Des agrumes? Miam! L’expérience avait l’air sympa. J’ai donc voulu brasser ma bière du néolithique chez moi. Mais sans succès. Tout d’abord, j’ai été à la chasse aux céréales non maltés. Dans un magasin de produits biologiques, j’ai trouvé du blé à germer, de l’épeautre ou encore du gruau d’avoine. J’ai plongé ces céréales dans des bains d’eau durant quelques jours, mais évidemment le seul à germer fut… le blé à germer. J’ai écrasé ces grains. Je les ai ensuite mis à cuire une heure dans une casserole remplie d’eau, avant de placer le tout dans un récipient fermé.

Deux semaines plus tard, la fermentation a fait son œuvre. Mais ce n’était pas le délicat fumet attendu. En rentrant d’un long week-end, j’ai remarqué une odeur fétide dans mon appartement. Après quelques recherches, ce n’était pas un rat mort  ou un gros caca dans un coin déposé là par un invité sans gêne, mais bien mon gruau en fermentation. Le mélange dégageait une odeur vraiment nauséabonde. Impossible d’y goûter, vraiment. Vous avez déjà essayé de manger de la merde? Pas moi.

J’avais des hauts le coeur et je me suis demandé jusqu’où je voulais vraiment aller dans ma quête gonzo de la bière du néolithique. Pas à l’hôpital en tout cas, ni aux chiottes pendant une semaine à cause d’une diarrhée venus d’ailleurs. Qu’est-ce qui a merdé alors? La céréale utilisée, ou la contamination du gruaut par une levure du troisième type? Impossible pour le moment de départager ces usuals suspects. Si j’écris ces lignes aujourd’hui, c’est que je n’ai pas cédé à la tentation de l’expérience. Et ce même si tous les spécialistes disent que la bière ne peut pas tuer, mais allez croire ça devant ce genre de fumet. Beurk.

Le Pays flamand mise sur la barrique

La bière vieillie en barrique, quasi absente des productions françaises il y a quelques années, est en train de devenir un genre à part entière. De nombreux brasseurs ont dans un coin un tonneau de pineau des Charentes ou de vin de Bourgogne paré pour le mûrissement de la bière. Pour beaucoup, il s’agit encore d’expérimenter et de voir ce que ce vieillissement apporte la bière.

Photo Antranias / Pixabay https://pixabay.com/fr/users/Antranias-50356/

J’étais donc très curieux de la dégustation organisée à Biérocratie dans le cadre de la Paris Beer Week. La brasserie du Pays Flamand présentait sa gamme de bières vieillies en barrique, les Wild Leeuw. La dernière fois que j’avais rencontré les patrons de cette brasserie du Pas-de-Calais, les brasseurs n’avaient encore que quelques années derrière eux et des étoiles plein les yeux – la brasserie s’est installée à Blaringhem en 2009.

J’ai dû louper pas mal de choses car depuis la brasserie s’est pas mal développée. Notamment dans la barrique, où le Pays flamand fait les choses en grand. A Biérocratie, c’est Clément Thimonier qui est venu nous présenter les Wild Leeuw. Il a été embauché en mars 2014 pour développer cette gamme de bière vieillie en fût.

Les premiers tests ont commencé avec une trentaine de barriques. Et aujourd’hui, il surveille pas moins de 200 tonneaux aux provenances diverses (Maison-Latour, Bourbon, etc.) ! La gamme a sa propre identité visuelle et est bien distincte des Anosteké et des Bracines produites à Blaringhem.

« On cherche à créer des bières de dégustation pure, pour ce faire on brasse une bière spécifiquement prévue à être associer à des tonneaux, m’explique Clément Thimonier. Dans notre gamme classique nous ne faisons pas de Quadrupel, par contre on en produit une exclusivement pour la mettre en tonneaux d’Armagnac ou de Cognac. Le but étant de marier des arômes de bières avec ceux d’un vin ou d’un spiritueux de manière heureuse, que ce soit puissant mais pas déséquilibré. »

Dur de prendre une photo correcte après une dégustation à 10°c…

Les Wild Leeuw sont soit fermentées à partir de levures classiques, soit à partir de Brettanomyces, soit enfin en fermentation mixte. C’est le cas de la triple vieillie dix huit mois en Quarts-de-chaume, goûtée à Biérocratie (des arômes sympa de vin blanc). On a dégusté également un Barley wine vieilli douze mois en barriques d’Oloroso (vanille, fruits secs, raisins) ; une Sour aux baies de cassis (lactique, pétillante, sèche) ; un autre Barley wine vieilli en fûts de bourbons (une explosion de vanille, fruits confits) ; et enfin la triple vieillie en fût de Bourgogne (une bière dorée, moelleuse). Du chaud en bouche donc qui peut faire mal: toutes ces bières titrent en général à plus de dix degrés..

Les bières vieillies en tonneau présentent souvent de forts arômes de vanille. Le responsable de ce goût caractéristique des barriques ? Bien souvent le bois de chêne. Mais c’est justement ce qu’essaye d’éviter Clément Thimonier. Les tonneaux, « on souhaite plus en tirer des arômes issu du vin, du spiritueux ou de la liqueur contenu auparavant plutôt que du bois », précise ce spécialiste du vieillissement.

Au Pays flamand, on privilégie donc les barriques ayant accueilli plusieurs passes, en général trois, de vin. Ce n’est pas un problème de trouver du tonneau comme ceux-là car les vignerons cherchent eux à apporter des notes boisées à leurs vins. Elles partent donc à la benne… ou chez des brasseurs! Remplies de bière, ces barriques de trois ans vont exprimer d’autres arômes nés des vieillissements précédents. Le bois va jouer aussi un rôle, mais sans qu’il soit « prédominant d’un point de vue gustatif ».

« Je ne travaille pas avec des barriques d’un an, ajoute Clément Thimonier. Je m’intéresse plus aux échanges entre vin et bière qu’aux arômes de bois. Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant de chercher le côté boisé mais il vient forcément un peu et puis comme je t’en ai fait part, le bois peut s’obtenir avec de simple copeaux (imbibés ou non d’alcool ou de vin). »

Au contraire, ce qui le fait plus vibrer, c’est de « trouver le bon sourcing de vin ou d’alcool, la partie la plus dur mais la plus stimulante en cas de réussite ». Quelle barrique va-t-on associer à telle bière? Allez, on vous donne un indice. Un Imperial stout pourrait bien se marier avec le caramel et la vanille du bourbon américain. Merci, Clément.