La Bretagne, terre de bonnes bières

Il y a une semaine, en tournée de promotion en Bretagne auprès de la presse pour vanter les mérites de mon nouveau livre, « La bière Bretonne », paru en ce début de mois de novembre aux éditions du Coin de la rue, j’ai refait quelques détours par des bons spots à boire rennais. Côté couleur régionale, le résultat est mitigé : les caves ou les bars ont bien quelques bons flacons, mais cela reste limité par rapport à la diversité offerte par les brasseries bretonnes actuelles. Certains lieux préfèrent même carrément proposer une offre exclusivement tournée vers l’international, m’expliquant en gros que les brasseurs bretons (et français) ne sont pas au niveau.

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Il y a du vrai là dedans : il n’existe pas de brasserie bretonne aussi réputée que Mikkeller ou Trou du diable, par exemple. Le positionnement des brasseries locales, souvent plus axé sur l’identité régionale que tourné vers l’originalité des créations, n’aide pas à l’émergence de tels établissements. Et pourtant, il y a du bon chez les bretons ! A la dernière Paris Beer Week (je suis adhérent de l’association organisatrice), on a ainsi pu apercevoir au Grand final trois brasseries bretonnes, An Alarc’h/ Tri Martolod, La Dilettante et Skummen.

C’est un signe qui ne trompe pas : les bières bretonnes gagnent en réputation. Elles sont de plus en plus diverses, avec une bonne partie de l’ (immense) palette de la bière qui est désormais représentée en Bretagne. Bien sûr, on attend le premier brasseur à faire une Neipa, une india pale ale plus trouble et plus fruitée, ou une Göse, une bière salée de fermentation haute complétée par une fermentation sauvage, mais sinon, il y a pas mal de choses à boire. Alors voici une petite sélection de bières bretonnes à découvrir :

Dans la famille des bières de style anglais, popularisées en Bretagne avec Coreff, le précurseur, j’ai été agréablement surpris par la Whyld (3,1%) de la brasserie Les Fous, à Carnoët, une Mild. Brune, avec des reflets caramels, elle mêle café et flaveurs tourbées au nez et en bouche. Côté Porter, je vous invite à essayer la Kurun (5%) de la brasserie Kerampont aux arômes intenses de café et de chocolat. Il y a aussi la Ruée vers l’hop (6%) de la brasserie de la Paumell qui est vraiment sympa, riche en arômes de chocolat, de café, de pain grillé et de réglisse, avant de dévoiler une amertume mesurée.

kerzu-33clMais pour le coup, le King de la bière noire en Bretagne est incontestablement An Alarc’h. Entre la Hini Du ou la Roc’h Brown Ale, il y a de quoi faire, mais ma préférée est la Kerzu (7%), son Imperial Stout. Bien crémeux, intense, il révèle de puissants arômes de café, de chocolat noir et de céréales grillés. A boire l’hiver, en digestif, ou quand vous avez envie.

L’autre famille très présente en Bretagne, c’est les bières de style belge. Les deux précurseurs sont là aussi très bien identifiés : c’est Lancelot et Sainte-Colombe. On peut goûter par exemple La Blanche (5,5%) de Sainte-Colombe, une Witbier caractéristique, douce, fruitée, et épicée.

Même Coreff s’est mise au style belge devenu très populaire dans les années 90 et 2000 avec sa Strong ale (7,5%), une bière blonde cuivrée de fermentation haute faisant la part belle aux céréales mêlés à de légères notes épicées. Et si on compte de très (trop?) nombreuses « triple », on peut tenter les yeux fermés la Dirty Chicken (7%) de la brasserie de Trévarn, une bière spéciale de noël qui fait la part belle aux épices (de la cardamome, du gingembre et du poivre).

bat-la2bgargantePour continuer dans les styles classiques, on peut faire le détour par la brasserie de Pouldreuzic, dans le Finistère, pour goûter son ambrée bio (5,6%), une bière à la robe orangée qui exprime de belles notes de caramel et de réglisse. Il y aussi la Chonchon (6,2%) de La Belle joie dans le Morbihan, une ambrée crémeuse marquée par le pain grillé et le café, et bien sèche en finale. Je vous invite également à aller faire un tour du côté de la Bambelle, à Saint Gravé dans le Morbihan, pour goûter notamment la Gargante (4,8%), une bière dorée au nez herbeux, floral, avec des notes de pamplemousse et de blé. Une dernière pour la route : la Britt (le plus gros brasseur breton en volume de production) blonde Melen (6%), une bière au froment soyeuse et moelleuse avec l’ajout de sarrasin.

Côté bières aromatisées, il y a bien sûr la Cervoise de Lancelot (6%), qui est avant tout une bière bien plus qu’une cervoise, mais qui a le mérite de populariser l’utilisation d’autres herbes aromatiques (la recette n’est pas dévoilée mais on sait qu’il y a du houblon et du genévrier). D’autres brasseurs sont très imaginatifs : la brasserie de Trévarn a fait la Mignonne Endemik (6,5%) avec un houblon local endémique, et la brasserie Saint-Georges jongle avec les herbes dans sa Pale Ale (4,7%), un exercice maîtrisé par le brasseur.

Lire ce post: La revanche des plantes amères

Dans les bières tourbées, il y a celle de la brasserie Touken à Minihy-Tréguier, (Philomenn tourbée, 8 %), une bière corsée avec un petit air de whisky pas déplaisant. Dans le même style je recommande fortement la Scotch Ale de Saint-Georges, une réussite. J’ai enfin bien apprécié la Grande exploratrice (9%) de l’Âne Brasseur, une bière brune qui tend vers le Barley Wine, gourmande, riche en saveurs de fruits, dattes et de pruneaux.

bo33Arrivés à ce paragraphe, vous vous demandez peut-être si les bretons se sont aperçus de la vague des bières houblonnées, la grosse tendance de ces cinq dernières années quand même! Ben, la réponse est oui, même s’ils ont peut être un peu tardé à prendre ce virage. Il y a par exemple la Session IPA (4,8%) de la brasserie Uncle, une bière au nez de résine et d’herbes accessible pour découvrir en douceur ces bières amères. Il y aussi la Baril Originale (5,3%) de la brasserie brestoise du Baril, une American Pale Ale florale qui imprime sa marque de pamplemousse dans le palais, ou la Blonde qui coule (5,2%) de La Dilettante, à la longue amertume. Il y a même Tri Martolod, le spécialiste breton de la fermentation basse, qui fait la Tricerat’Hops (6%), une « Prehistorik Breizh Lager » houblonnée avec de l’Amarillo. Plus corsé, les rennais de Skumenn ont sorti une belle double IPA, la Dehli Dehli (7,5%), au nez bien intense d’herbes et de fruits (raisins, agrumes, prunes, et fruits tropicaux).

Enfin, une brasserie bretonne s’était spécialisée dans les Sour, Pied de Biche. Pas de bol, la brasserie a fermé. Le flambeau est pour l’instant repris par La Dilettante et Skumenn qui ont fait une Berliner Weisse en collab’, l’El Dorado, que je n’ai malheureusement pas eu le temps de goûter par contre. Mais surtout, il y a l’Âne brasseur qui a un ambitieux projet en cours de bières vieillies en solera. Ce seront peut-être les premières gueuzes locales, pour le coup des Gouez! De très bon augure pour le futur des bières bretonnes…

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A l’école de la bière dans le temple du vin

Le vin et la bière ont tendance à s’ignorer. Ces deux boissons ont des points communs, comme la fermentation, mais aussi de grosses différences. Là où le terroir est (pour le moment?) réduit à la portion congrue dans la brasserie, il est au contraire mis en avant dans les productions haut de gamme viticoles. Si le terroir joue un rôle essentiel dans le vin – le sol, le cépage, les levures de l’environnement – , il est beaucoup plus discret dans la bière. Il existe pourtant un lieu où brasserie et vin se rejoignent : sur les bancs de l’école.

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En juin dernier, j’ai rencontré Raphaëlle Tourdot-Maréchal pour l’écriture d’un article sur le vieillissement en fût avec mon camarade Guirec Aubert pour « M », le magazine du journal Le Monde. C’est la responsable pédagogique du master (attention, sigle un peu trop long) : « Procédés Fermentaires pour l’Agro-Alimentaire : vin bière » de l’Institut universitaire de la vigne et du vin à Dijon de l’université de Bourgogne-Franche Comté.

J’ai gardé bien trop longtemps sous le coude cet entretien. La rentrée scolaire date à peine d’un gros mois, donc voici le bon moment pour en parler, une fois toutes les urgences de septembre écoulées… Pourquoi ? Parce que c’est la seule formation universitaire bac + 5 dédiée à la bière en France. Et qu’elle croule aujourd’hui sous les demandes.

« La formation existe depuis dix ans, compte Raphaëlle Tourdot-Maréchal, mais l’explosion de la demande d’étudiants voulant se former pour travailler dans la brasserie date depuis quatre ans. »

A tel point qu’aujourd’hui près de 80 % des élèves du Master souhaitent se spécialiser dans la bière ! De quoi y perdre son limonadier… L’engouement a surpris de court les responsables de la formation. Le fromage, autre centre d’intérêt historique de ce master, a fait les frais de cet assaut des apprentis-brasseurs, faute d’élèves intéressés.

Que disent les lettres de motivation des étudiants ? Ils veulent monter leur microbrasserie et proposer de nouvelles saveurs face aux grands groupes qui dominent la bière, mais à destination des bars tendance et des caves spécialisées. La nouvelle génération de brasseurs a donc soif de connaissances scientifiques pour maîtriser l’alchimie du brassage. Chaque année à Dijon une vingtaine d’étudiants sont formés. Le programme est costaud : méthodes de vinification en Bourgogne et techniques de brassage étudiées en Belgique auprès de la Haute école provinciale de Hainaut-Condorcet, conclu par un stage de plusieurs mois où les élèves vont choisir leur spécialité, vin ou bière.

L’un des étudiants a par exemple travaillé chez les Rennais de Skummen sur la mise en barrique, préparant l’avènement de la Coup de Grâce. Un autre, Clément Thimonier, est désormais responsable du programme de fût du Pays Flamand (lire ce vieux post). Cela fait pas mal de barriques… Normal quand on a clôturé ces études en Bourgogne ? Même si ce ne sont pas les vignerons de Beaune qui ont incité les brasseurs à s’approprier cette méthode habituelle dans le ceps, ce type de formation augure bon des futurs échanges de techniques entre les deux boissons fermentées. Il y a sans doute encore pas mal de choses à inventer…

Quand les brasseurs murmurent à l’oreille d’Excel

Pendant longtemps, se lancer dans la bière, cela voulait dire détricoter son bas de laine, investir quelques économies et qui vivra verra. Ces trente dernières années, cela a assez bien marché pour les microbrasseurs français. Même sans grosse mise de départ, on pouvait réussir à lancer sa microbrasserie. Les plus chanceux et les plus talentueux ont fait émerger des success stories venues nourrir les pages des magazines faisant l’apologie de l’entreprenariat, tandis que d’autres restaient au bord du chemin, le fourquet à la main. Chez ceux qui survivent et se développent grâce à ce marché porteur, j’entends souvent la même antienne : « J’aurais dû investir deux fois plus à mes débuts ». Evidemment, c’est facile de dire ça après.

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Brewdog, le maître incontesté du tableur craft

Le mois dernier, j’ai préparé un article pour le magazine Rayon-Boissons sur l’essor des bières parisiennes. C’est une vraie explosion à Paname : les deux tiers de la cinquantaine des brasseries franciliennes n’existaient pas il y a trois ans, et il y a dix ans elles se comptaient sur les doigts d’une main. Bientôt, il y en aura une de plus. Fabien Nahum, de la cave à bière rue des Moines, dans le 17e, et le producteur gipsy de la Batignolle Pale Ale, va ouvrir prochainement sa brasserie, la Société Parisienne de bière, en Seine-Saint-Denis. Et ce qui m’a marqué, c’est que cet ancien avocat d’affaires a bien su faire les choses. En tout, il a levé pas moins de 310 000 euros :10 000 euros avec du crowfunding classique, et 300 000 euros auprès d’investisseurs.

J’avoue que ça m’a vraiment titillé de placer quelques sous dessus, car je n’ai pas trop de doutes sur la rentabilité du projet. Le temps a passé et j’ai loupé le coche – c’était jusqu’au 30 juin. Je ne suis en tous cas vraiment pas étonné de voir que l’appel aux investisseurs ait bien marché. La Batignolle Pale Ale, une American pale ale mince et amère, au nez aromatique puissant de fruits exotiques et d’agrumes, a déjà son public et est largement distribuée autour de Paris. Actuellement, cette bière est produite en itinérance (la dernière que j’ai bu, c’était à Rabourdin, en Île-de-France).

« Il nous est difficile de maîtriser parfaitement la qualité de la bière que nous brassons dans la mesure où la surveillance de la fermentation et l’embouteillage sont sous traitées à la brasserie partenaire, explique la SPB sur son appel à investisseurs. La taille de l’outil de production est déterminante dans la réussite du projet. Nous prévoyons d’investir dans un outil nous permettant d’atteindre sereinement notre objectif de production à cinq ans sans réinvestissement majeur. »

Fabien Nahum espère faire ses premiers brassins en janvier 2018. Il a visiblement toutes les cartes en main pour y arriver. Pour le coup, son installation montre les changements sociologiques à l’œuvre dans la brasserie. On n’est plus, pour le pire et le meilleur, dans la petite installation lancée avec trois bouts de ficelle, quelques tanks à lait et beaucoup de débrouille. Mais il n’est évidemment pas le premier à lancer sa microbrasserie avec un sérieux business plan.

Finalement, il est un bon exemple de ce qu’on appelle la-ruée-des-bacs-+5-vers-les-métiers-de-l’artisanat », ces cadres qui en ont marre de préparer à longueur de journée des présentations Powerpoint ou des feuilles de tableur Excel inutiles, et qui réutilisent leur savoir d’avant dans leur passion. Est-ce que c’est vraiment nouveau ? Oui et non. Quand Daniel Thiriez fonde sa brasserie dans le Nord en 1986, il vient de la grande distribution. Christian Blanchard et Jean François Malgorn quittent eux le Crédit mutuel pour lancer Coreff en 1985. Mais sauf erreur de ma part, leurs investissements n’ont rien à voir avec la somme levée par la Société parisienne de bière – 2 millions de francs environ pour parler comme les vieux.

Je suis en train de finir l’écriture des derniers chapitres d’un livre sur les brasseurs de Bretagne, et le contraste entre certaines des épopées breizhou et ce genre de projet est saisissant! La bière change vraiment en ce moment, et c’est super intéressant. Il devrait y avoir d’autres beaux projets comme celui-là à l’avenir, mais aussi des brasseurs courageux qui se lanceront sans forcément avoir de gros moyens, des brasseurs punks qui ne courent pas après l’argent, et des fainéants sympathiques qui se contentent de brassins de 50 litres… Et tant mieux !

Le Pays flamand mise sur la barrique

La bière vieillie en barrique, quasi absente des productions françaises il y a quelques années, est en train de devenir un genre à part entière. De nombreux brasseurs ont dans un coin un tonneau de pineau des Charentes ou de vin de Bourgogne paré pour le mûrissement de la bière. Pour beaucoup, il s’agit encore d’expérimenter et de voir ce que ce vieillissement apporte la bière.

Photo Antranias / Pixabay https://pixabay.com/fr/users/Antranias-50356/

J’étais donc très curieux de la dégustation organisée à Biérocratie dans le cadre de la Paris Beer Week. La brasserie du Pays Flamand présentait sa gamme de bières vieillies en barrique, les Wild Leeuw. La dernière fois que j’avais rencontré les patrons de cette brasserie du Pas-de-Calais, les brasseurs n’avaient encore que quelques années derrière eux et des étoiles plein les yeux – la brasserie s’est installée à Blaringhem en 2009.

J’ai dû louper pas mal de choses car depuis la brasserie s’est pas mal développée. Notamment dans la barrique, où le Pays flamand fait les choses en grand. A Biérocratie, c’est Clément Thimonier qui est venu nous présenter les Wild Leeuw. Il a été embauché en mars 2014 pour développer cette gamme de bière vieillie en fût.

Les premiers tests ont commencé avec une trentaine de barriques. Et aujourd’hui, il surveille pas moins de 200 tonneaux aux provenances diverses (Maison-Latour, Bourbon, etc.) ! La gamme a sa propre identité visuelle et est bien distincte des Anosteké et des Bracines produites à Blaringhem.

« On cherche à créer des bières de dégustation pure, pour ce faire on brasse une bière spécifiquement prévue à être associer à des tonneaux, m’explique Clément Thimonier. Dans notre gamme classique nous ne faisons pas de Quadrupel, par contre on en produit une exclusivement pour la mettre en tonneaux d’Armagnac ou de Cognac. Le but étant de marier des arômes de bières avec ceux d’un vin ou d’un spiritueux de manière heureuse, que ce soit puissant mais pas déséquilibré. »

Dur de prendre une photo correcte après une dégustation à 10°c…

Les Wild Leeuw sont soit fermentées à partir de levures classiques, soit à partir de Brettanomyces, soit enfin en fermentation mixte. C’est le cas de la triple vieillie dix huit mois en Quarts-de-chaume, goûtée à Biérocratie (des arômes sympa de vin blanc). On a dégusté également un Barley wine vieilli douze mois en barriques d’Oloroso (vanille, fruits secs, raisins) ; une Sour aux baies de cassis (lactique, pétillante, sèche) ; un autre Barley wine vieilli en fûts de bourbons (une explosion de vanille, fruits confits) ; et enfin la triple vieillie en fût de Bourgogne (une bière dorée, moelleuse). Du chaud en bouche donc qui peut faire mal: toutes ces bières titrent en général à plus de dix degrés..

Les bières vieillies en tonneau présentent souvent de forts arômes de vanille. Le responsable de ce goût caractéristique des barriques ? Bien souvent le bois de chêne. Mais c’est justement ce qu’essaye d’éviter Clément Thimonier. Les tonneaux, « on souhaite plus en tirer des arômes issu du vin, du spiritueux ou de la liqueur contenu auparavant plutôt que du bois », précise ce spécialiste du vieillissement.

Au Pays flamand, on privilégie donc les barriques ayant accueilli plusieurs passes, en général trois, de vin. Ce n’est pas un problème de trouver du tonneau comme ceux-là car les vignerons cherchent eux à apporter des notes boisées à leurs vins. Elles partent donc à la benne… ou chez des brasseurs! Remplies de bière, ces barriques de trois ans vont exprimer d’autres arômes nés des vieillissements précédents. Le bois va jouer aussi un rôle, mais sans qu’il soit « prédominant d’un point de vue gustatif ».

« Je ne travaille pas avec des barriques d’un an, ajoute Clément Thimonier. Je m’intéresse plus aux échanges entre vin et bière qu’aux arômes de bois. Je ne dis pas que ce n’est pas intéressant de chercher le côté boisé mais il vient forcément un peu et puis comme je t’en ai fait part, le bois peut s’obtenir avec de simple copeaux (imbibés ou non d’alcool ou de vin). »

Au contraire, ce qui le fait plus vibrer, c’est de « trouver le bon sourcing de vin ou d’alcool, la partie la plus dur mais la plus stimulante en cas de réussite ». Quelle barrique va-t-on associer à telle bière? Allez, on vous donne un indice. Un Imperial stout pourrait bien se marier avec le caramel et la vanille du bourbon américain. Merci, Clément.

Garrett Oliver, le brasseur qui murmure à l’oreille des brettanomyces

Des autographes, des selfies, ou encore des demandes de conseil de brassage… C’est à des petits signes comme cela qu’on reconnaît qu’on a à côté de soi une star mondiale de la brasserie. Lundi soir dernier, le 8 mai, j’ai eu cette chance, lors d’un des événements organisés à BrewUnique pour la quatrième édition de la Paris Beer Week. Garrett Oliver, le maître brasseur de la Brooklyn Brewery, était présent pour nous présenter plusieurs de ses bières, et c’était vraiment sympa.

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Garrett Oliver, son chapeau et un saké, sur twitter.

Je ne sais pas si c’est la barrière de la langue ou l’intimidation des beers geeks parisiens, mais Garrett Oliver n’a pas été assailli de questions comme je le craignais. Au contraire, je me suis retrouvé à côté de lui pendant une bonne demi-heure et nous avons pu échanger tranquillement, avant de jouer au traducteur et de prêter mon stylo-feutre pour quelques dédicaces.

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Vous connaissiez Garrett Oliver ? Ben pas moi. Mais la rapide lecture de la présentation de l’événement sur le site de la Paris Beer Week et la fiche Wikipedia du brasseur ont aiguisé mon appétit.

Garrett Oliver, un grand costaud old school (je dis ça pour son chapeau), fan de saké, est à la Brooklyn Brewery depuis 1994 – il travaille à son arrivée sur la nouvelle installation de la brasserie, qui sous-traitait auparavant sa production. Cela faisait une dizaine d’années que Garrett Oliver avait découvert le brassage en Europe, entre deux organisations de concerts – dans sa liste, on retrouve REM, The English Beat et The Ramones !

Lundi dernier à BrewUnique, les années « Sniffing glue » (une chanson des Ramones, pour ceux qui n’auraient pas compris) étaient bien loin. Et nos papilles ont été stimulées plutôt qu’anesthésiées par la colle. Garrett Oliver n’est en effet pas venu seul : dans son sillage, une multitude de bières rares et des « bouteilles fantômes », fabriquées, explique la Paris Beer Week, « sur la base de recettes classiques de sa brasserie (assemblages de vieillissements, fermentation avec des levures spéciales, ajouts d’ingrédients exotiques, etc.) ».

La première mise en bouche s’est faite avec de la Bel Air Sour, aux arômes de fruits tropicaux bien marqués, et de la Defender IPA, une bière à la robe bien rouge, généreuse en agrumes et en résine. Puis, on a attaqué les choses sérieuses avec la Serpent, une Golden Ale en collab’ avec la brasserie anglaise Thornbridge. La Serpent est ensemencée avec des levures récupérées dans les lies d’une cidrerie à Hereford, à 128 miles au sud de cette brasserie située à Bakewell, et vieillie pendant un an dans des barriques à bourbon, avant une nouvelle fermentation en bouteille. Le résultat ? Une bière pétillante en bouche et sèche : « une de mes bières favorites », confie Garrett Oliver.

La suite, c’est un festival de bières à base de brettanomyces, ces levures sauvages de plus en plus appréciées dans la bière. La Saison Guitar est ainsi fermentée avec une levure récupérée dans les lies du saké. La Cloaking device, une strong porter vieillie en fût de vin rouge où sent bien la vanille, les malts fumés et le chocolat. Et la Bedivere, une bière à la robe claire, à la mousse onctueuse et avec un puissant nez de cerise.

Pour Garrett Oliver, les brettanomyces, c’est une loterie – chaque bière pourra être différente – et c’est pour ça qu’il aime ces levures sauvages. « Les brettanomyces sont le futur et le passé de la brasserie : auparavant (avant grosso modo le 20e siècle), il y en avait tout le temps dans les bières, explique-t-il. C’était le style anglais : les levures utilisées étaient des brettanomyces. »

Et le brasseur de faire une métaphore canine : les brettanomyces sont à la levure utilisée aujourd’hui en brasserie ceux que les loups sont aux chiens actuels : des animaux non domestiqués complètement imprévisibles et sauvages. Avec les brett, l’horizon du brasseur paraît infini, explique-t-il en gros. Attention toutefois à ne pas se faire mordre (heureusement les levures ne peuvent pas avoir la rage) par trop de piquant – l’acidité de certaines de ces bières à base de brett peu surprendre.

Comme pour le vin, qui n’est pas un simple jus de grappes de raisins grâce à la fermentation, Garrett Oliver espère pouvoir réaliser des bières aromatiques en prélevant ici ou là des levures qui vont donner leur caractère à la bière. Des fois ça marche, comme pour la Bedivere, ensemencée avec une levure trouvée sur la pellicule des cerises, des fois non : la Saison Guitar a perdu au cours de la fermentation son arôme de saké – un alcool lui-même est pasteurisé pour stopper le processus, explique Garrett Oliver. L’idée, me précise-t-il, c’est que c’est la levure présente naturellement sur les fruits qui leur donne leur goût caractéristique.

image20170508_204545345.jpgEn chinant dans la nature, « on peut faire tous les goûts », s’enflamme Garrett Oliver – le reportage de Xenius d’Arte réalisé à Munich estimait à 690 000 le nombre des levures en liberté. « J’aime bien les houblons », ajoute Garrett Oliver (ouf), « mais on peut faire autre chose » dans la brasserie. Les galopins de bière s’enchaînent et mon palais (encore à l’école de la biérologie, niveau primaire) est désormais bien émoussé. C’est le moment de poser une dernière question au maître brasseur : a-t-il le sentiment de faire toujours de la bière artisanale (la Brooklyn Brewery pesait 255 000 hectolitres de production en 2013). « C’est davantage une question d’attitude que de taille : il y a dix ans, nous étions plus conventionnels qu’aujourd’hui », répond ce brasseur visiblement heureux d’expérimenter autant – Untappd recense 447 bières pour la brasserie ! Thank you, Garrett Oliver.