Quand les brasseurs murmurent à l’oreille d’Excel

Pendant longtemps, se lancer dans la bière, cela voulait dire détricoter son bas de laine, investir quelques économies et qui vivra verra. Ces trente dernières années, cela a assez bien marché pour les microbrasseurs français. Même sans grosse mise de départ, on pouvait réussir à lancer sa microbrasserie. Les plus chanceux et les plus talentueux ont fait émerger des success stories venues nourrir les pages des magazines faisant l’apologie de l’entreprenariat, tandis que d’autres restaient au bord du chemin, le fourquet à la main. Chez ceux qui survivent et se développent grâce à ce marché porteur, j’entends souvent la même antienne : « J’aurais dû investir deux fois plus à mes débuts ». Evidemment, c’est facile de dire ça après.

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Brewdog, le maître incontesté du tableur craft

Le mois dernier, j’ai préparé un article pour le magazine Rayon-Boissons sur l’essor des bières parisiennes. C’est une vraie explosion à Paname : les deux tiers de la cinquantaine des brasseries franciliennes n’existaient pas il y a trois ans, et il y a dix ans elles se comptaient sur les doigts d’une main. Bientôt, il y en aura une de plus. Fabien Nahum, de la cave à bière rue des Moines, dans le 17e, et le producteur gipsy de la Batignolle Pale Ale, va ouvrir prochainement sa brasserie, la Société Parisienne de bière, en Seine-Saint-Denis. Et ce qui m’a marqué, c’est que cet ancien avocat d’affaires a bien su faire les choses. En tout, il a levé pas moins de 310 000 euros :10 000 euros avec du crowfunding classique, et 300 000 euros auprès d’investisseurs.

J’avoue que ça m’a vraiment titillé de placer quelques sous dessus, car je n’ai pas trop de doutes sur la rentabilité du projet. Le temps a passé et j’ai loupé le coche – c’était jusqu’au 30 juin. Je ne suis en tous cas vraiment pas étonné de voir que l’appel aux investisseurs ait bien marché. La Batignolle Pale Ale, une American pale ale mince et amère, au nez aromatique puissant de fruits exotiques et d’agrumes, a déjà son public et est largement distribuée autour de Paris. Actuellement, cette bière est produite en itinérance (la dernière que j’ai bu, c’était à Rabourdin, en Île-de-France).

« Il nous est difficile de maîtriser parfaitement la qualité de la bière que nous brassons dans la mesure où la surveillance de la fermentation et l’embouteillage sont sous traitées à la brasserie partenaire, explique la SPB sur son appel à investisseurs. La taille de l’outil de production est déterminante dans la réussite du projet. Nous prévoyons d’investir dans un outil nous permettant d’atteindre sereinement notre objectif de production à cinq ans sans réinvestissement majeur. »

Fabien Nahum espère faire ses premiers brassins en janvier 2018. Il a visiblement toutes les cartes en main pour y arriver. Pour le coup, son installation montre les changements sociologiques à l’œuvre dans la brasserie. On n’est plus, pour le pire et le meilleur, dans la petite installation lancée avec trois bouts de ficelle, quelques tanks à lait et beaucoup de débrouille. Mais il n’est évidemment pas le premier à lancer sa microbrasserie avec un sérieux business plan.

Finalement, il est un bon exemple de ce qu’on appelle la-ruée-des-bacs-+5-vers-les-métiers-de-l’artisanat », ces cadres qui en ont marre de préparer à longueur de journée des présentations Powerpoint ou des feuilles de tableur Excel inutiles, et qui réutilisent leur savoir d’avant dans leur passion. Est-ce que c’est vraiment nouveau ? Oui et non. Quand Daniel Thiriez fonde sa brasserie dans le Nord en 1986, il vient de la grande distribution. Christian Blanchard et Jean François Malgorn quittent eux le Crédit mutuel pour lancer Coreff en 1985. Mais sauf erreur de ma part, leurs investissements n’ont rien à voir avec la somme levée par la Société parisienne de bière – 2 millions de francs environ pour parler comme les vieux.

Je suis en train de finir l’écriture des derniers chapitres d’un livre sur les brasseurs de Bretagne, et le contraste entre certaines des épopées breizhou et ce genre de projet est saisissant! La bière change vraiment en ce moment, et c’est super intéressant. Il devrait y avoir d’autres beaux projets comme celui-là à l’avenir, mais aussi des brasseurs courageux qui se lanceront sans forcément avoir de gros moyens, des brasseurs punks qui ne courent pas après l’argent, et des fainéants sympathiques qui se contentent de brassins de 50 litres… Et tant mieux !

Pourquoi la bière de la mairie de Paris a (pour l’instant) un goût amer

MAJ 08/07/2017: Les brasseurs indépendants d’Île-de-France (15 brasseries locales adhérentes) demandent via un communiqué à être associés au projet municipal de création d’une « bière de Paris ». Leur réaction en fin de ce post.

Paris va produire une bière 100% locale. Comme pas mal de monde, j’ai été très alléché cette semaine par cette annonce municipale. Depuis l’année dernière, on cultive de l’orge au grand rond point central du bois de Vincennes, là où je souffre parfois lors de mes entraînements de course à pied. C’est aujourd’hui un spot qui sert surtout à promener les chiens (j’espère que l’orge sera bien lavé avant le brassage). Demain, enfin cet automne, après la récolte, c’est une bière (100 hectolitres) qui sera brassée avec cet orge, dans une brasserie éphémère installée dans les chais du parc de Bercy, avant de finir dans nos gosiers à l’automne.

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L’élue en charge du dossier, Pénélope Komitès (Photo Mairie de Paris)

Mais cette annonce a aussitôt fait grincer des dents, à cause du partenariat avec Brasseurs de France, l’organisation qui rassemble les gros brasseurs français. Pour faire sa bière de Paris et vendre son image Agricool, la mairie aurait pactisé avec le diable. Je dois dire qu’au départ j’ai trouvé que ces réactions plutôt mesquines. Après tout, chaque initiative est bienvenue. Mais ces commentaires acerbes ont pourtant bien un fond de vérité.

Alors, la mairie de Paris veut-elle nous faire avaler des salades en brassant du vent?

téléchargementLa critique faite à cette annonce de la mairie, c’est qu’elle ne prend pas en compte les acteurs locaux, les houblonniers parisiens et les brasseries locales. La « bière de Paris » va être brassée avec du houblon alsacien de Hochfelden (Cophoudal), planté dans le bois. Surtout, alors qu’il existe de belles brasseries artisanales intra-muros, cette bière sera fabriquée dans une brasserie éphémère dans le parc de Bercy pilotée par Brasseurs de France.

Cela fait quand même tâche pour Paris, qui veut promouvoir une « alimentation locale », de se rallier à la grande industrie synonyme d’usines lointaines et anonymes, aux antipodes du petit artisan du coin. A force de vouloir vendre une image positive et verte, la mairie finit par s’associer à n’importe qui, quitte à ce que le message vendu (une agriculture locale pour des produits sains) soit contraire aux pratiques. Les gros brasseurs sont en effet suspectés de ne pas brasser à 100% avec des céréales, en rajoutant des extraits, des sucres liquides, pour optimiser leur process industriel. Par contre pour Brasseurs de France c’est une belle opération de valorisation de son image, accolée à celle de la culture céréalière, à peu de frais.

Pour l’instant, je n’ai pas eu d’écho de brasseurs locaux impliqués. Pourtant, ce devrait bien être le cas. Selon la convention de partenariat entre la mairie et Brasseurs de France, « les brasseurs assureront la fabrication de la bière ainsi que sa mise en bouteilles, en coopération avec des brasseries parisiennes et franciliennes ». Vœu pieu, info bidon ? Je suis curieux de voir si des brasseurs parisiens se joindront ou non au projet.

Update: Les journalistes du magazine Soixante-quinze se sont également interrogés sur ce drôle de partenariat. Et ils donnent la parole à Edward Jalat-Dehen, de la Brasserie de l’Être:

« Nous sommes en colère. Nous avons été mis au courant la veille de la moisson. Nous travaillons depuis longtemps afin de produire des bières 100 % parisiennes. Et quand la ville lance une initiative à ce sujet, nous en sommes écartés. Nous aurions pu mettre en place un partenariat, partager le brassage de la récolte, faire une fête, inviter les parisiens. Là il n’y a personne. C’est triste. »

Que dire de plus? Les carottes sont cuites, archi-cuites.

fauxLa bière du Parc de Bercy n’est qu’un projet parmi d’autres pour la municipalité. Et d’autres bières parisiennes devraient elles aussi suivre, et elles devraient être plus intéressantes. La start-up Topager prévoit de créer une ferme maraîchère et une houblonnière sur les terrasses de l’Opéra de Paris, en collaboration avec l’association « Houblon de France ». Le projet prévoit aussi l’installation d’une micro-brasserie sur place, « potentiellement gérée par les brasseurs de L’Amour Fou » originaires de l’Ouest parisien. Houblon de France devraient apporter une belle collection de variétés de plants, environ 200 ! De quoi brasser pas mal de bières différentes de Paris. On espère que la mairie sera aussi prompte, alors, à dégainer son communiqué.

Update 2: Les brasseurs indépendants d’Île-de-France invitent Anne Hidalgo à revoir sa copie

On sentait que les brasseurs régionaux l’avaient mauvaise après l’annonce municipale. Le 8 juillet, ils ont décidé de réagir par un communiqué constructif pour demander à être associés au projet de création d’une « bière de Paris » .

« L’étonnement est grand de la part des adhérents de l’Association des Brasseurs Indépendants d’Île de France de ne pas avoir été associés à cette idée dès les prémices de ce projet », écrit cette association, qui compte notamment pour adhérents la Brasserie de l’Être, Bapbap, ou encore La Montreuilloise.

En tout, l’Abiif, créée à la rentrée 2016, compte quinze brasseries franciliennes dans ses rangs. Des brasseurs qui travaillent déjà à « ancrer la bière artisanale » dans la capitale, d’ailleurs avec « l’appui de certains acteurs locaux de l’agriculture urbaine et la Mairie de Paris ». Un nombre et des actions qui leur donnent donc une légitimité certaine pour demander à « être un acteur pour les futurs projets visant à poursuivre le renouveau de la bière artisanale dans notre région », comme peut l’être une bière brassée dans le parc de Bercy à partir d’orge et de houblons récoltés dans le bois de Vincennes…

« Les brasseries adhérentes de l’Association des Brasseurs Indépendants d’Île de France souhaitent donc participer à ce projet [de bière de Paris] pour apporter leur ancrage local forgé depuis plusieurs années, leur expertise dans la création de bières de qualité et le lien fort qu’elles ont noué avec les parisiens qui consomment chaque jour plus de bières parisiennes », annonce l’Abiif.

La balle est désormais dans le camp d’Anne Hidalgo. On espère évidemment qu’elle entendra cet appel!